Résonances

Je t’écris parce que tu ne veux plus me parler. Je n’ai plus le choix, je n’existe plus nulle part. Pas même dans tes pensées. Tu as effacé nos archives de conversation sur Instagram. C’est la fin.

Je suis tombé en amour avec toi, à coup de doigts qui glissent sur mon écran de cellulaire. J’ai magasiné mon amour pour toi et comme ça, dans le feu de l’action où ma rétine défonçait la porte de mon écran de téléphone intelligent, aucune limite – pas même celles du virtuel ne pouvaient m’arrêter, je suis tombé de haut. Comme un saut en parachute copy paste sur les ailes d’un albatros. L’atterrissage parfait.

J’ai dépensé mon super like sur toi, mon premier envol, comme une colombe lancée dans les airs d’un mariage à la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours. Ce premier cri, joué sur les mêmes notes qu’une chorégraphie de ballerine, je l’ai offert au monde entier, refoulant les limites du raisonnable, dépassant le mercure en rétrograde et en jouissant de recevoir un match parfait avec toi. Enfin, ma belle et douce danseuse, tu viendrais faire glisser le bout de tes pointes la nuit entre deux aurores boréales sur mon plancher de bois déteint craquant sur Beaubien.

Je me suis caché sous ma douillette pour te texter, le visage éclairé par la lumière agressante du logo de Tinder. Un feu allumé, comme celui que tu allais braiser au creux de mon ventre avec tes lèvres, tes hanches et ta bouche en cœur. Enseveli sous la couette, j’ai terminé ma course avec mon propre plaisir, tellement tes mots résonnaient en prose. Je te lisais à voix haute, belle poétesse qui enroulait mes sens et mes délires.

J’étais à vif, une plaie immortelle que tu grattais à distance, tes talons faisant raisonner mon impuissance face à toi. La nuit voulait m’arracher à toi, mais la rapidité de mon flot de débit de parole me retenait de m’endormir à même le téléphone portant. Je t’ai aimé tout de suite, sans fractions, sans arrêt, sans même hésiter une seule seconde. Je savais qui tu étais, je te reconnaissais. Et je t’attendais. Depuis toujours.

On a quitté notre nid Tinder pour aller s’enfouir plus loin dans les horreurs des DMs d’Instagram où l’attente interminable de l’acceptation de mon message privé pesait lourdement sur ma conscience milléniaire. 4-5 likes plus tard de tes becs lancés aux inconnus et moues provocantes en attendant ton fameux comeback d’un réseau à un autre, j’ai eu le temps de m’abandonner à l’imagination de ton corps sur le mien. Comme une anguille glissante et grisante sur nos peaux satinées.

T’inviter chez moi n’aura pris que quelques aléas plus tard, composés sur la musique de ton corps que je voyais en trance, suspendu au-dessus de mon lit à t’imaginer belle comme le jour et fraîche comme une tulipe en plein mois de mai. Ton âme nue, dévêtue devant mes yeux, à la merci de ma bouche sur ton sexe. Belle folie que je caressais déjà en cachette, à m’adonner à mon jeu personnel en attendant l’écho déferlant au loin de tes talons hauts sur ma rue.

Te voir traverser l’antre de ma porte d’entrée m’a renversé, un chamboulement réel et tangible, comme toutes les pierres de mon cœur qui s’affaissaient en vacarme incroyable. Je suis certain que tu as entendu et senti mon cœur se détacher de ma cage thoracique. C’était l’oiseau qui brisait finalement sa cage, le bruit fracassant du métal sous son bec et ses griffes.

Ta bouche s’est collée rapidement à la mienne, mante religieuse dangereuse, tu m’as prise en captivité entre tes jambes infinies. J’y suis resté pris, j’ai longuement agonisé, caché en toi, au creux de la découverte de ta caverne de cristal. Et notre danse à deux a finalement débuté, le tango de notre amour sonnait sa première note. Araignée tissant son cocon d’amour d’une nuit.

L’écume fumait entre les écailles de la peinture défraîchie de mes murs, brumeuse mousse qui s’évadait de nos bouches à nos cœurs. C’était comme un lichen empoissonné, je sombrais dans les découvertes de ta forêt, celle que tu dévoilais seulement à ceux et celles qui s’aventuraient dans les conifères de tes yeux sombres.

Ton corps vibrait au même rythme que le mien, danseuse au corps parfait qui flottait comme un nuage de boucane soufflé à même les narines d’un dragon.

Tu m’as fait l’amour comme une rose éternelle, tapissant chaque moindre petit recoin de mon cœur libéré de tous ses songes noirs. J’étais terminé, couché, faible, fatigué et mort ; agonisant pour ta peau encore et encore, comme une bête horrible et baveuse, à te regarder te rhabiller.

« Ne me quitte pas. »

Mais cet écho lancé sans réfléchir t’a fait sourire, à regarder et observer le pauvre type, ce gamin qui continuait de sommeiller en moi, à brailler et râler comme un chacal affamé. J’ai fini par m’endormir sans toi, au fond de mon lit d’enfant, à pleurer toutes les larmes de mon corps comme un vilain petit canard à la patte cassée.

Mon réveil brutal sans toi m’a projeté à des années-lumière de la réalité et la folie s’est emparée de moi. Devenu funeste personnage, le sang m’a monté à la tête — emplissant les veines de mes yeux injectés de souffrance, je t’ai texté à la rapidité de l’éclair, comme un fou, comme une cloche, comme un harceleur. J’ai vraiment tout gâché, tout craqué, tout scrappé.

Je t’ai écrit aujourd’hui parce que tu ne veux plus me parler. Aucun choix, mon existence est inconnue. Encore moins dans tes pensées. Je sais que tu as effacé nos archives de conversation sur Instagram. Tu ne me réponds plus. Je suis pris avec les résonances de mes doigts en feu qui tapent sur mon écran de cellulaire.

J’ai deleté Tinder. J’ai repeint mes murs.

C’est la fin. Enfin.

Photo Karen Alsop

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