L’amour au temps du confinement

Déjà plusieurs jours et semaines que je suis prise entre les quatre murs de mon appartement. Je regarde parfois par la fenêtre pour respirer un peu l’air et le soleil et je souhaite bientôt voir quelqu’un d’autre que mon propre reflet au quotidien. 

Je me sens seule, c’est difficile.

Difficile de ne pas sentir des mains sur ma peau, un corps contre le mien, des doigts curieux qui parcourent les courbes de mes hanches.  

Je suis fatiguée, je m’allonge. Silence total. Puis entre le sommeil et l’éveil, j’entends des gémissements. J’ouvre les yeux, j’écoute. C’est mon voisin d’à côté. Je me lève, je suis curieuse, j’avance près du mur.

Prudemment, doucement, un peu à tâtons. Apprivoiser l’inconnu. Ressentir. Vivre un peu. 

Je l’entends plus fort, je colle mon oreille contre le mur. On dirait qu’il le sent, qu’il le sait, car ses gémissements résonnent encore plus fort. Et il jouit. Fort, très fort. J’ai des petits courants électriques qui résonnent dans le bas de mon ventre. Je me couche le sourire aux lèvres.

Le lendemain matin, je le croise à l’extérieur alors qu’il part travailler et que je sors prendre un peu l’air. Il me sourit. Je fais pareil.

Le soir arrivé, je m’installe au même endroit que la veille. Et les gémissements reprennent de plus belle, ses gémissements à lui. Le manège recommence, je m’approche du mur — plus vite, pour mieux l’entendre et les chocs électriques s’intensifient dans mon corps. 

La jouissance. Le sommeil, l’éveil. Le croiser le matin. Le même jeu chaque soir, plus fort. Mes mains collées au mur, l’oreille tendue à lui. 

Mon corps ouvert et réceptif à ses bruits de peau et d’amour. Notre jeu persiste comme ça durant des jours, jusqu’à mon abandon à moi. À le rejoindre aussi dans ses touchers, ses découvertes, les bruits de bouche, les gémissements et les jouissances à deux.

Les sourires au coucher et à l’éveil. On commence à s’envoyer la main. Le soir, on jouit de plus en plus fort. Doucement, mais ardemment en même temps.

Et les fins de nous se transforment en rire, puis un soir en un message sur un de mes réseaux sociaux. Le matin, un sourire, le soir, un rendez-vous à deux mètres de distance, promis.

J’entre dans son appartement, on se regarde, on se déshabille lentement. Une douceur calculée entre chacun de ses mouvements, son corps en transe, comme figé dans le temps. Et il est beau, un mélange de sauvage et de vrai. Des bras à me prendre pour l’éternité, une peau qui caramélise l’été, des yeux sombres qui creusent le bas de mes reins.

Ensemble, comme ça, à bout de doigts, d’étreinte et de souffle, nos mains connaissent la chorégraphie apprise depuis des semaines au-delà du mur. À se saouler de nous qui jouissons, à baver d’envie et de désir, à être étourdis par les vertiges provoqués du corps de l’autre.

Plus rien d’inconnu dans nos mouvements, on se regarde dans les yeux, on se touche, on s’apprivoise à même un vrai deux mètres de distance respecté. 

Un index qui disparait entre mes jambes, un majeur aussi. Les muscles de son avant-bras qui se serrent et contractent. Il faut chaud, on se regarde, c’est là. Plus besoin de coller mon oreille au mur, plus besoin d’imaginer sa peau nue, plus besoin de penser à nous l’un sur l’autre. On jouit ensemble, en même temps, à se regarder et à se vouloir comme ce n’est pas possible. 

Une promesse, des rendez-vous tous les soirs jusqu’au déconfinement permit. Jusqu’au droit de pouvoir s’apprivoiser et s’embrasser.

En attendant, les jeux d’ombres et de lumière entre les murs et les sourires. Et les orgasmes. 

Photo Toa Heftiba

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