Figer nos souvenirs

On va se dire que c’est comme ça, qu’on a déjà tout fait et qu’on ne demande pas plus. On se dit que c’est facile, qu’on n’a pas à trop réfléchir. On dit que voilà c’est tout, que la fin de nous, c’est là. Maintenant. C’est mieux comme ça. 

Où sont allés tous les mots dans ma bouche pour parler de nous?

Je ne sais plus. Je les ai perdus. 

Quand je crie ton nom, ça me fait mal en dedans. Je me déchire les branchies sur les côtés de la nuque pour m’aider à hurler plus fort. Ça aide.

Je me crevasse la face à coup d’aspirine et de gin tonic. J’espère m’endormir avant de commencer à pleurer. J’ai la gorge remplie de fumée. 

C’était l’hiver, ta main était scotchée sur ma cuisse, au rebord de ma jupe, cachée en dessous de la table de Noël. Tout était beau quand on se regardait. Le reflet des lumières du sapin dans tes yeux. Des envies qui nous ensorcèlent et qui bercent nos désirs. J’avais hâte de partir, d’entendre le coup de minuit pour glisser ma langue dans ta bouche. Mon corps était en feu pour le tien. Tout le temps, partout. Au chaud, au froid. On a fait l’amour tous les jours de congé. À se lever tard, se coucher tôt. Faire des acrostiches sur nos peaux. Jouer à jouir le plus souvent, le plus longtemps. On s’est fait des promesses de cœur, des histoires que l’on raconte les yeux fermés en riant. J’ai tout cru. Tout. 

Les Fêtes sont passées. Semble-t-il que nous deux aussi. Je ne sens plus ta main sur ma cuisse. 

J’entends encore les bruits de nous contre les draps. Même quand j’enfouis ma tête entre les oreillers. Les souvenirs crient plus fort que mon silence.

J’ai détesté le printemps, le retour à la vie de tout. Encore plus l’été sans le soleil qui grille tes épaules et bronze légèrement tes cheveux sombres. 

Il recommence à faire froid. Les mémoires reviennent au galop.

Je recommence à m’enrouler les pieds et les mains dans les sables mouvants de nos secrets. J’essaie de retrouver des choses qui sont invisibles. 

C’est facile, tu dis, c’est comme ça. Je n’ai qu’à boucher mes oreilles pour ne plus entendre ta voix au creux de ma nuque. C’est facile, tu dis, je n’ai qu’à me cirer les yeux pour les garder fermés quand je sens encore ta bouche sur la mienne. C’est facile, c’est comme ça. Tu dis que je n’ai qu’à arrêter de te voir et revoir t’étendre contre moi et en moi.

Je veux, je ne peux pas. 

Laisse-moi être encore là, nous deux, collés-serrés-pressés. Laisse-moi revenir pour te faire oublier les maux d’avant. Laisse-moi créer les prochains jours. Ceux qui nous permettront de fermer les yeux paisiblement la nuit.

Te laisser entrer encore. Un début de cuisses encore bouillant. Tes doigts chauds qui brûlent au contact. Des eaux qui nous envahissent, qui nous noient. Les yeux dans les yeux. Le temps figé entre deux corps, contre deux sexes. Glisser tous les tentacules de nos peaux l’un contre l’autre. Transformer le lit en bateau, ramer jusqu’au bout de nous. 

J’attends, encore. J’attendrai. Je n’ai pas peur du temps. Plus maintenant. 

Mais je sais que ce n’est pas mieux comme ça. 

Dépose encore ta main sur ma cuisse.

S’il te plaît. 

Photo Phoebe Strafford

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