C’est beau

Mon cellulaire sonne encore. C’est beau, je me lève.

J’arrive pieds nus dans la cuisine, effet de glace, comme un iceberg qui me traverse des orteils aux oreilles. Titanic contemporain. Ma vie amoureuse est un naufrage lamentable.

Je tartine à la margarine chaude un vieux pain qui traîne sur le comptoir vide. Vestige d’une soirée arrosée de vins et fromages mous. Plate, vie plate. J’essaie encore de l’oublier en m’alcoolisant le corps et l’esprit chaque soir. Je vogue et vague entre les mers des alcools cheap et des lacto fermentations sans goût.

J’ouvre le frigo. La maudite vieille pâte de coing me regarde, éventrée par des matins plus égayés par les rayons de soleil de ses yeux. Solitude.

Je suis prise dans la lenteur et le désert de mon appartement fade sans lui. Je vais encore pleurer toute seule dans la cuisine, les cheveux gras et en retard à mon job de marde.

Je me souviens du soir où il m’a laissée. Le lendemain, je pleurais en plein milieu d’un brunch sans goût ni couleur sur Masson. Ma cousine était devant moi, la face surplombée par le rouge vif de ses joues et sa peau sableuse qui menaçait d’exploser chaque seconde, tellement le froid lui crevassait les pores.

« C’est pas si pire que ça, tu fais comme si tout était tragique. T’sais, un an de relation c’est pas comme cinq ans. Tu ne peux pas comparer ça. Anyway, c’est pas comme Francis et moi, dans le fond. Tu catch ? »

Oui Sandrine, je catch.

Sauf que j’ai l’impression que depuis cette rupture, je ne retrouve plus rien. Plus le goût à rien. Plus le goût d’aller nager des longueurs interminables à la piscine, plus le goût de lire et relire Duras, plus le goût de sortir prendre un coup avec mes amis, plus le goût de faire la litière du chat, plus le goût de boire du café, plus le goût de me laver, plus le goût de respirer.

Plus le goût de rien. Rien. Rien de rien.

Sandrine dit que je dois catcher ça. C’est beau, je catch.

Mais je n’avance plus, comme dans mes rêves. Toujours la même chose. Je marche vers nulle part. Dans un raz-de-marée de sable, je cherche à m’abreuver. Ma gorge est parsemée de cactus qui tuent mon œsophage lentement. Ça chauffe. J’essaie d’avancer, mais mes pieds se noient tranquillement dans un sable rugueux et humide. Au loin, des palmiers décorés de cœurs de papier découpés grossièrement voisins d’une chute d’eau. Je veux m’y rendre, un peu. Pas capable et pas vraiment le goût, au fond.

J’ai le soleil qui me plombe le visage, ma peau qui décolle en mue de serpent, mes doigts qui calcinent et fondent en cendres. Je suis toujours en train de brûler ce que j’essaie de toucher, en plein milieu du désert pitoyable de mon cœur broyé.

Et je tousse, je vomis de la pâte de coing sur mes pieds qui disparaissent de plus en plus dans le sable qui ressemble à de la mie sèche de pain. L’instant de fermer les yeux, je suis prise dans un sablier qui commence à se déverser sur ma tête. Je dois sortir, sinon je vais être ensevelie. Je cogne à la vitre, je crie, la chute d’eau au loin se transforme en iceberg, les cœurs tombent et déchirent des feuilles de palmiers qui partent au vent. Je retiens mon souffle et je me bouche le nez. Je me laisse mourir à petit feu.

Mon cellulaire vibre dans ma poche. Effet de réveil instantané, je dormais debout en plein milieu de ma cuisine défraîchie et triste comme le mois de novembre. Je regarde mon téléphone. C’est lui.

Mon ventre se serre. Encore les cactus dans la gorge. Papiers de cœur au vol-au-vent. Pluie de sable.

« Salut. Tu peux arrêter de penser à tout ça. Je sais que c’est difficile, mais ta cousine m’a demandé de t’écrire parce que… ben tu n’as pas l’air d’aller bien. Je comprends qu’une rupture, c’est une coupure, que c’est l’effet d’un désert sans fin, que c’est pas si rien. Je sais, mais bon. Je pense que ça suffit. Ça fait que, pour l’amour de ton toi, de ton toi-même, arrête. Pis tu peux jeter la pâte de coing. De la confiture de même, c’est bon longtemps, mais pas plus d’un an. Bye. »

C’est beau, j’ai catché.

Photo Andreea Popescu

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