Les corps du dimanche

Il pleut, c’est un dimanche calme. Le silence de notre chambre éveille mes sens qui se dégourdissent tranquillement. J’observe ton corps dormir, encore douillet et chaud, réfléchissant sous les premiers rayons d’un soleil incertain.

Je repousse le drap, tu grognes doucement. Ta peau frissonne, je vois tes poils se raidir. Ta nudité est splendide ; tes zébrures aux cuisses, tes hanches étirées et tes épaules accueillantes réveillent mon sexe encore couché.

Le bout de mes doigts galope doucement près de ton pubis. Mon souffle s’adapte au tien qui devient de plus en plus rythmé. Réveille-toi mon bel amour, j’ai envie de tout de toi.

Tu ouvres les yeux, ta main glisse contre ma nuque, tu empoignes mes cheveux. Je sais que tu me désires comme je te désire. Tes yeux parlent et je reconnais bien ta langue qui valse sur mes lèvres.

Mes doigts disparaissent, enveloppés par ton sexe qui m’appelle, vibrant d’excitation pour mon propre corps à découvert. Tu gémis dans mes oreilles, je sens que je peux promener mon bassin sur le tien.

Et je monte accroupie, retenant mes mains sur ta poitrine, mon dos arqué comme une guerrière, j’avance et je recule en même temps que tu te dégourdis. Nous sommes puissants ensemble.

Nos sexes s’abreuvent l’un à l’autre, ils ont soif. Ils se reconnaissent rapidement – nos abysses sont connectés par une passion en tornade infinie.

Nous allons vite, plus vite. Nos haleines sont libres, nos peaux transpirantes. Mes ongles s’enfoncent à la peau fragile de ton ventre. Ta bouche s’ouvre, ton regard s’abandonne au mien. Les eaux de ton sexe me font accélérer encore plus. Tu m’excites tellement. Je sais que tu arrives, nos orgasmes sont toujours en même temps : nous nous reconnaissons intuitivement.

Tu t’agrippes à mes hanches généreuses, tu y tatoues tes empreintes. Les pointes de mes seins se durcissent et reluisent de chaleur. Tu me demandes de t’embrasser, tu me dis que tu m’aimes. Tu déclenches la dernière course à l’atteinte de mon orgasme.

Je jouis, toi aussi, tu me fais du bien, tu nous fais du bien.

La pluie s’adoucit, la peau de ton visage aussi. Tu me souris. Le soleil se craque un espace parmi les nuages. Nous relevons les draps, et moi je recommence à taquiner tes hanches ondulantes avec mes doigts qui suivent le rythme des gouttes qui s’achèvent sur la fenêtre de la chambre.

Les jours de pluie sont mes journées favorites. Surtout les dimanches.

Photo Ava Sol

Inspire, expire

Nous avons convenu que c’était la dernière fois.

On s’est promis que c’était notre dernière chute.

J’ai peur des promesses et des fins. Et je les déteste.

Nous nous sommes retrouvés dans le confort des draps silencieux. Là où nous avons toujours caché nos secrets. Nos odeurs étaient encore là. Ton corps est un souvenir marqué au fer rouge dans ma mémoire. Je ne pourrai jamais l’oublier.

Tes mains savent où se cacher. Mon plaisir devient le tien. Je ne respire que pour expirer avec toi à mes côtés.

Je suis belle étendue dans ton lit. Ma peau nue devient de feu lorsqu’elle t’attend. Mon ventre est une épave qui cache les milliers d’orgasmes que j’ai ressentis grâce à toi.

Je ferme les yeux, on se retrouve. Tes doigts chatouillent mes hanches, j’aime galoper sur tes reins. Je sens ton souffle contre ma nuque, mémoires des fresques du passé : nous sommes immortels.

Tu t’agrippes à moi, nous nous engloutissons. Tu me fais du bien quand tu colles tes lèvres aux miennes. Nous nous consumons, ton sexe bat dans le mien. Cette arme puissante qui t’aspire et te reconnaît. Mon bassin est ton point faible, ton penchant, ton échappatoire. 

Nous valsons, nos corps ne deviennent qu’un. Je m’accroche à toi, accroupie à ta verge qui se cache loin, loin en moi. Inspire, expire. Attends-moi, attends-nous.

Tu es excité, je te sens. Tu te retiens au bord de moi, tes muscles se crispent. Tes yeux me confient que ton sexe s’impatiente : il veut exploser.

J’accélère, je serre. Je te contrôle, j’aime te posséder. Mon sexe mouillé coule, ma peau mouillée t’appelle. Laisse-toi aller, je t’aime à ce moment.

Je te ressens, je ressens tout et je te rejoins. Je ne vis que pour ce moment, chaque fois.

Pars, reviens mieux. Une dynamique de dynamite. S’aimer en danger. J’aime me brûler à toi.

Je retournerai à mes rêves afin de ne jamais te quitter.

Photo Gemma Chua-Tran

Nous nous aimons

Nous faisons l’amour comme nous écrivons nos vies à deux.

Chaque matin, sur des coins de papiers, nous nous laissons des notes pour nous rappeler du passé et des débuts fébriles de notre amour.

Comme la vie va vite et passe en accéléré, nous oublions parfois pourquoi les rides et les zébrures sur nos peaux parlent de ce qui nous rallie et nous anime depuis des années.

Nous nous aimons. 

Passionnément, fougueusement, doucement. Pour des raisons qui font figer nos souvenirs et nos mémoires. Notre histoire est celle qui nous permet de respirer malgré les tempêtes du quotidien. 

Nous avançons dans une brume imaginaire dans laquelle nos rêves sont tenus en suspens, mais c’est vrai : nous nous aimons. 

Nous faisons encore l’amour comme au début, comme si nous étions toujours à la découverte de l’autre, de la sueur, du corps, des vibrations, des battements de cœur. Est-ce que ceci te fait du bien? Et cela? 

Nous écoutons nos hanches parler lorsque nos corps fusionnent, nous dansons en même temps, à bout de souffle et de peur. Nous nous abandonnons à perte de vue, doigts ficelés et bouches suspendues l’une à l’autre.

Nous attendons patiemment l’orgasme de l’autre pour le rejoindre, un peu en salut, un peu en souffrance. Jouir à deux, c’est mieux respirer. 

Nous nous aimons. 

Envers et contre tous, malgré les jeux de l’amour et les espoirs qui doivent parfois encore dormir un peu. Nous nous apprivoisons encore, nous savons qu’il faut parfois chuchoter pour éviter que nos cœurs se brisent.

Chaque jour, nous réécrivons le monde à deux, comme si les alentours n’existaient pas. 

Abandonnés à nous, nous nous enterrons sous les piles de secrets que nous nous promettons, créant un avenir que seuls nous pouvons réaliser. 

Nous avons deviné les réflexes de l’autre, mimant chaque mouvement avec la plus belle et grande des délicatesses.

Nous nous mouvons devant toute la tendresse que nos yeux se partagent même lorsque la noirceur nous empêche de retrouver une parcelle de lueur.  

Chaque soir, nos mains disparaissent sous les draps, réalisant tous les souhaits que nos bassins espèrent. C’est notre manière à nous de se parler. 

Mais c’est bien vrai, nous le savons, nous le ressentons, nous le disons :

Nous nous aimons. 

Photo Baran Lotfollahi

Figer nos souvenirs

On va se dire que c’est comme ça, qu’on a déjà tout fait et qu’on ne demande pas plus. On se dit que c’est facile, qu’on n’a pas à trop réfléchir. On dit que voilà c’est tout, que la fin de nous, c’est là. Maintenant. C’est mieux comme ça. 

Où sont allés tous les mots dans ma bouche pour parler de nous?

Je ne sais plus. Je les ai perdus. 

Quand je crie ton nom, ça me fait mal en dedans. Je me déchire les branchies sur les côtés de la nuque pour m’aider à hurler plus fort. Ça aide.

Je me crevasse la face à coup d’aspirine et de gin tonic. J’espère m’endormir avant de commencer à pleurer. J’ai la gorge remplie de fumée. 

C’était l’hiver, ta main était scotchée sur ma cuisse, au rebord de ma jupe, cachée en dessous de la table de Noël. Tout était beau quand on se regardait. Le reflet des lumières du sapin dans tes yeux. Des envies qui nous ensorcèlent et qui bercent nos désirs. J’avais hâte de partir, d’entendre le coup de minuit pour glisser ma langue dans ta bouche. Mon corps était en feu pour le tien. Tout le temps, partout. Au chaud, au froid. On a fait l’amour tous les jours de congé. À se lever tard, se coucher tôt. Faire des acrostiches sur nos peaux. Jouer à jouir le plus souvent, le plus longtemps. On s’est fait des promesses de cœur, des histoires que l’on raconte les yeux fermés en riant. J’ai tout cru. Tout. 

Les Fêtes sont passées. Semble-t-il que nous deux aussi. Je ne sens plus ta main sur ma cuisse. 

J’entends encore les bruits de nous contre les draps. Même quand j’enfouis ma tête entre les oreillers. Les souvenirs crient plus fort que mon silence.

J’ai détesté le printemps, le retour à la vie de tout. Encore plus l’été sans le soleil qui grille tes épaules et bronze légèrement tes cheveux sombres. 

Il recommence à faire froid. Les mémoires reviennent au galop.

Je recommence à m’enrouler les pieds et les mains dans les sables mouvants de nos secrets. J’essaie de retrouver des choses qui sont invisibles. 

C’est facile, tu dis, c’est comme ça. Je n’ai qu’à boucher mes oreilles pour ne plus entendre ta voix au creux de ma nuque. C’est facile, tu dis, je n’ai qu’à me cirer les yeux pour les garder fermés quand je sens encore ta bouche sur la mienne. C’est facile, c’est comme ça. Tu dis que je n’ai qu’à arrêter de te voir et revoir t’étendre contre moi et en moi.

Je veux, je ne peux pas. 

Laisse-moi être encore là, nous deux, collés-serrés-pressés. Laisse-moi revenir pour te faire oublier les maux d’avant. Laisse-moi créer les prochains jours. Ceux qui nous permettront de fermer les yeux paisiblement la nuit.

Te laisser entrer encore. Un début de cuisse encore bouillant. Tes doigts chauds qui brûlent au contact. Des eaux qui nous envahissent, qui nous noient. Les yeux dans les yeux. Le temps figé entre deux corps, contre deux sexes. Glisser tous les tentacules de nos peaux l’un contre l’autre. Transformer le lit en bateau, ramer jusqu’au bout de nous. 

J’attends, encore. J’attendrai. Je n’ai pas peur du temps. Plus maintenant. 

Mais je sais que ce n’est pas mieux comme ça. 

Dépose encore ta main sur ma cuisse.

S’il te plaît. 

Photo Phoebe Strafford

Tomber en bas de nous

Je n’ai plus les mots pour décrire comment tu me fais sentir. 

J’ai marché des centaines de kilomètres pour te retrouver quelque part, quelque part en suspens qui ne m’attend nulle part. 

Tu m’as dit : « J’suis pas prêt, j’suis pas bon, étends-toi un peu, fais un peu de bruit, pas trop, juste assez, mais ne tombe surtout pas en amour avec moi, s’il te plaît. »

Je n’ai rien compris, il faut croire. Je t’ai ouvert mon cœur plus grand que mes jambes, tu sais le nombre de fois aussi que je t’ai ouvert mes jambes. Tu les as comptées, ces fois. Plus grandes que le ciel, que les nuages, que toutes les galaxies. Mon corps contre le tien pour toujours. 

Je t’ai aimé tellement vite, ça m’a crissé en bas de mon balcon, du toit de ton appartement et de l’ombre du Farine Five Roses. J’ai pensé voler, me rattraper. Estie que t’aimer c’était bon.

Si tu savais à quel point j’ai encore en mémoire tes baisers laissés au bas de mon dos, tes lèvres tatouées qui serpentent et chatouillent ma peau crevassée, tes mains qui ont brûlé mes hanches au troisième degré.   

Nos mémoires en sables mouvants, en secondes arrêtées, en remous à contre-courant. Comme j’ai de la difficulté à nager jusqu’à toi — à m’accrocher. Chaque gorgée je me noie. Ne vois-tu pas que je t’appelle au beau milieu de la mer où tu laisses des milliers de femmes comme moi mourir?

Et encore et encore, je vais recommencer à courir, à me laisser faire l’amour par des millions d’hommes sans visages. Je vais compter les jours sans toi après chaque tour du monde en 365. Malheureusement, je n’oublie rien.

Il va neiger, grêler, mouiller en milliards de gouttelettes sur mon corps. Je vais pleurer. Plus fort. Encore. Je cours après moi-même. 

J’ai déjà tout vu, ce n’est pas la première fois que je joue au jeu de l’amour, que je m’enfonce des couteaux dans le ventre qu’on me tend en silence. 

Je vais te chercher parmi les yeux des autres. Je sais qu’au bout de tout, je peux te retrouver. Traverser Champlain en full speed, retenir mon souffle au creux du tunnel Lafontaine, me tremper le bout des orteils dans la gorge de la Jacques-Cartier. Faire autant d’allers-retours qu’il le faut : c’est à nous de prendre tout ce qui nous est offert.

Je vais te le dire enfin : je t’aime. Je t’aime encore. Il n’y a pas une seconde où je ne t’ai pas aimé, où je ne me suis demandé si je t’aimais ou pas. Je t’aime. Je sais c’est dur, ça fesse. C’est compliqué, ce n’est pas facile. Tu voulais juste que je m’étende un peu tout près de toi pour te réchauffer. Excuse-moi, je me suis enfoncé les doigts dans les oreilles quand tu m’as supplié de ne pas tomber en amour avec toi.  

Je suis désolée de ne pas t’avoir écouté. Laisse-moi retourner à la vraie vie, à me mouiller les cheveux dans les eaux des villes que je découvre sans toi. 

Je dois faire comme si, tous les jours. Me fermer les yeux pour les ouvrir en constatant que tu ne seras plus jamais là. Un rêve — je n’ai plus le temps de te chasser la nuit. 

Laisse-moi dormir. 

Photo Chuttersnap

Résonances

Je t’écris parce que tu ne veux plus me parler. Je n’ai plus le choix, je n’existe plus nulle part. Pas même dans tes pensées. Tu as effacé nos archives de conversation sur Instagram. C’est la fin.

Je suis tombé en amour avec toi, à coup de doigts qui glissent sur mon écran de cellulaire. J’ai magasiné mon amour pour toi et comme ça, dans le feu de l’action où ma rétine défonçait la porte de mon écran de téléphone intelligent, aucune limite – pas même celles du virtuel ne pouvaient m’arrêter, je suis tombé de haut. Comme un saut en parachute copy paste sur les ailes d’un albatros. L’atterrissage parfait.

J’ai dépensé mon super like sur toi, mon premier envol, comme une colombe lancée dans les airs d’un mariage à la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours. Ce premier cri, joué sur les mêmes notes qu’une chorégraphie de ballerine, je l’ai offert au monde entier, refoulant les limites du raisonnable, dépassant le mercure en rétrograde et en jouissant de recevoir un match parfait avec toi. Enfin, ma belle et douce danseuse, tu viendrais faire glisser le bout de tes pointes la nuit entre deux aurores boréales sur mon plancher de bois déteint craquant sur Beaubien.

Je me suis caché sous ma douillette pour te texter, le visage éclairé par la lumière agressante du logo de Tinder. Un feu allumé, comme celui que tu allais braiser au creux de mon ventre avec tes lèvres, tes hanches et ta bouche en cœur. Enseveli sous la couette, j’ai terminé ma course avec mon propre plaisir, tellement tes mots résonnaient en prose. Je te lisais à voix haute, belle poétesse qui enroulait mes sens et mes délires.

J’étais à vif, une plaie immortelle que tu grattais à distance, tes talons faisant raisonner mon impuissance face à toi. La nuit voulait m’arracher à toi, mais la rapidité de mon flot de débit de parole me retenait de m’endormir à même le téléphone portant. Je t’ai aimé tout de suite, sans fractions, sans arrêt, sans même hésiter une seule seconde. Je savais qui tu étais, je te reconnaissais. Et je t’attendais. Depuis toujours.

On a quitté notre nid Tinder pour aller s’enfouir plus loin dans les horreurs des DMs d’Instagram où l’attente interminable de l’acceptation de mon message privé pesait lourdement sur ma conscience milléniaire. 4-5 likes plus tard de tes becs lancés aux inconnus et moues provocantes en attendant ton fameux comeback d’un réseau à un autre, j’ai eu le temps de m’abandonner à l’imagination de ton corps sur le mien. Comme une anguille glissante et grisante sur nos peaux satinées.

T’inviter chez moi n’aura pris que quelques aléas plus tard, composés sur la musique de ton corps que je voyais en trance, suspendu au-dessus de mon lit à t’imaginer belle comme le jour et fraîche comme une tulipe en plein mois de mai. Ton âme nue, dévêtue devant mes yeux, à la merci de ma bouche sur ton sexe. Belle folie que je caressais déjà en cachette, à m’adonner à mon jeu personnel en attendant l’écho déferlant au loin de tes talons hauts sur ma rue.

Te voir traverser l’antre de ma porte d’entrée m’a renversé, un chamboulement réel et tangible, comme toutes les pierres de mon cœur qui s’affaissaient en vacarme incroyable. Je suis certain que tu as entendu et senti mon cœur se détacher de ma cage thoracique. C’était l’oiseau qui brisait finalement sa cage, le bruit fracassant du métal sous son bec et ses griffes.

Ta bouche s’est collée rapidement à la mienne, mante religieuse dangereuse, tu m’as prise en captivité entre tes jambes infinies. J’y suis resté pris, j’ai longuement agonisé, caché en toi, au creux de la découverte de ta caverne de cristal. Et notre danse à deux a finalement débuté, le tango de notre amour sonnait sa première note. Araignée tissant son cocon d’amour d’une nuit.

L’écume fumait entre les écailles de la peinture défraîchie de mes murs, brumeuse mousse qui s’évadait de nos bouches à nos cœurs. C’était comme un lichen empoissonné, je sombrais dans les découvertes de ta forêt, celle que tu dévoilais seulement à ceux et celles qui s’aventuraient dans les conifères de tes yeux sombres.

Ton corps vibrait au même rythme que le mien, danseuse au corps parfait qui flottait comme un nuage de boucane soufflé à même les narines d’un dragon.

Tu m’as fait l’amour comme une rose éternelle, tapissant chaque moindre petit recoin de mon cœur libéré de tous ses songes noirs. J’étais terminé, couché, faible, fatigué et mort ; agonisant pour ta peau encore et encore, comme une bête horrible et baveuse, à te regarder te rhabiller.

« Ne me quitte pas. »

Mais cet écho lancé sans réfléchir t’a fait sourire, à regarder et observer le pauvre type, ce gamin qui continuait de sommeiller en moi, à brailler et râler comme un chacal affamé. J’ai fini par m’endormir sans toi, au fond de mon lit d’enfant, à pleurer toutes les larmes de mon corps comme un vilain petit canard à la patte cassée.

Mon réveil brutal sans toi m’a projeté à des années-lumière de la réalité et la folie s’est emparée de moi. Devenu funeste personnage, le sang m’a monté à la tête — emplissant les veines de mes yeux injectés de souffrance, je t’ai texté à la rapidité de l’éclair, comme un fou, comme une cloche, comme un harceleur. J’ai vraiment tout gâché, tout craqué, tout scrappé.

Je t’ai écrit aujourd’hui parce que tu ne veux plus me parler. Aucun choix, mon existence est inconnue. Encore moins dans tes pensées. Je sais que tu as effacé nos archives de conversation sur Instagram. Tu ne me réponds plus. Je suis pris avec les résonances de mes doigts en feu qui tapent sur mon écran de cellulaire.

J’ai deleté Tinder. J’ai repeint mes murs.

C’est la fin. Enfin.

Photo Karen Alsop

C’est beau

Mon cellulaire sonne encore. C’est beau, je me lève.

J’arrive pieds nus dans la cuisine, effet de glace, comme un iceberg qui me traverse des orteils aux oreilles. Titanic contemporain. Ma vie amoureuse est un naufrage lamentable.

Je tartine à la margarine chaude un vieux pain qui traîne sur le comptoir vide. Vestige d’une soirée arrosée de vins et fromages mous. Plate, vie plate. J’essaie encore de l’oublier en m’alcoolisant le corps et l’esprit chaque soir. Je vogue et vague entre les mers des alcools cheap et des lacto fermentations sans goût.

J’ouvre le frigo. La maudite vieille pâte de coing me regarde, éventrée par des matins plus égayés par les rayons de soleil de ses yeux. Solitude.

Je suis prise dans la lenteur et le désert de mon appartement fade sans lui. Je vais encore pleurer toute seule dans la cuisine, les cheveux gras et en retard à mon job de marde.

Je me souviens du soir où il m’a laissée. Le lendemain, je pleurais en plein milieu d’un brunch sans goût ni couleur sur Masson. Ma cousine était devant moi, la face surplombée par le rouge vif de ses joues et sa peau sableuse qui menaçait d’exploser chaque seconde, tellement le froid lui crevassait les pores.

« C’est pas si pire que ça, tu fais comme si tout était tragique. T’sais, un an de relation c’est pas comme cinq ans. Tu ne peux pas comparer ça. Anyway, c’est pas comme Francis et moi, dans le fond. Tu catch ? »

Oui Sandrine, je catch.

Sauf que j’ai l’impression que depuis cette rupture, je ne retrouve plus rien. Plus le goût à rien. Plus le goût d’aller nager des longueurs interminables à la piscine, plus le goût de lire et relire Duras, plus le goût de sortir prendre un coup avec mes amis, plus le goût de faire la litière du chat, plus le goût de boire du café, plus le goût de me laver, plus le goût de respirer.

Plus le goût de rien. Rien. Rien de rien.

Sandrine dit que je dois catcher ça. C’est beau, je catch.

Mais je n’avance plus, comme dans mes rêves. Toujours la même chose. Je marche vers nulle part. Dans un raz-de-marée de sable, je cherche à m’abreuver. Ma gorge est parsemée de cactus qui tuent mon œsophage lentement. Ça chauffe. J’essaie d’avancer, mais mes pieds se noient tranquillement dans un sable rugueux et humide. Au loin, des palmiers décorés de cœurs de papier découpés grossièrement voisins d’une chute d’eau. Je veux m’y rendre, un peu. Pas capable et pas vraiment le goût, au fond.

J’ai le soleil qui me plombe le visage, ma peau qui décolle en mue de serpent, mes doigts qui calcinent et fondent en cendres. Je suis toujours en train de brûler ce que j’essaie de toucher, en plein milieu du désert pitoyable de mon cœur broyé.

Et je tousse, je vomis de la pâte de coing sur mes pieds qui disparaissent de plus en plus dans le sable qui ressemble à de la mie sèche de pain. L’instant de fermer les yeux, je suis prise dans un sablier qui commence à se déverser sur ma tête. Je dois sortir, sinon je vais être ensevelie. Je cogne à la vitre, je crie, la chute d’eau au loin se transforme en iceberg, les cœurs tombent et déchirent des feuilles de palmiers qui partent au vent. Je retiens mon souffle et je me bouche le nez. Je me laisse mourir à petit feu.

Mon cellulaire vibre dans ma poche. Effet de réveil instantané, je dormais debout en plein milieu de ma cuisine défraîchie et triste comme le mois de novembre. Je regarde mon téléphone. C’est lui.

Mon ventre se serre. Encore les cactus dans la gorge. Papiers de cœur au vol-au-vent. Pluie de sable.

« Salut. Tu peux arrêter de penser à tout ça. Je sais que c’est difficile, mais ta cousine m’a demandé de t’écrire parce que… ben tu n’as pas l’air d’aller bien. Je comprends qu’une rupture, c’est une coupure, que c’est l’effet d’un désert sans fin, que c’est pas si rien. Je sais, mais bon. Je pense que ça suffit. Ça fait que, pour l’amour de ton toi, de ton toi-même, arrête. Pis tu peux jeter la pâte de coing. De la confiture de même, c’est bon longtemps, mais pas plus d’un an. Bye. »

C’est beau, j’ai catché.

Photo Andreea Popescu

L’amour au temps du confinement

Déjà plusieurs jours et semaines que je suis prise entre les quatre murs de mon appartement. Je regarde parfois par la fenêtre pour respirer un peu l’air et le soleil et je souhaite bientôt voir quelqu’un d’autre que mon propre reflet au quotidien. 

Je me sens seule, c’est difficile.

Difficile de ne pas sentir des mains sur ma peau, un corps contre le mien, des doigts curieux qui parcourent les courbes de mes hanches.  

Je suis fatiguée, je m’allonge. Silence total. Puis entre le sommeil et l’éveil, j’entends des gémissements. J’ouvre les yeux, j’écoute. C’est mon voisin d’à côté. Je me lève, je suis curieuse, j’avance près du mur.

Prudemment, doucement, un peu à tâtons. Apprivoiser l’inconnu. Ressentir. Vivre un peu. 

Je l’entends plus fort, je colle mon oreille contre le mur. On dirait qu’il le sent, qu’il le sait, car ses gémissements résonnent encore plus fort. Et il jouit. Fort, très fort. J’ai des petits courants électriques qui résonnent dans le bas de mon ventre. Je me couche le sourire aux lèvres.

Le lendemain matin, je le croise à l’extérieur alors qu’il part travailler et que je sors prendre un peu l’air. Il me sourit. Je fais pareil.

Le soir arrivé, je m’installe au même endroit que la veille. Et les gémissements reprennent de plus belle, ses gémissements à lui. Le manège recommence, je m’approche du mur — plus vite, pour mieux l’entendre et les chocs électriques s’intensifient dans mon corps. 

La jouissance. Le sommeil, l’éveil. Le croiser le matin. Le même jeu chaque soir, plus fort. Mes mains collées au mur, l’oreille tendue à lui. 

Mon corps ouvert et réceptif à ses bruits de peau et d’amour. Notre jeu persiste comme ça durant des jours, jusqu’à mon abandon à moi. À le rejoindre aussi dans ses touchers, ses découvertes, les bruits de bouche, les gémissements et les jouissances à deux.

Les sourires au coucher et à l’éveil. On commence à s’envoyer la main. Le soir, on jouit de plus en plus fort. Doucement, mais ardemment en même temps.

Et les fins de nous se transforment en rire, puis un soir en un message sur un de mes réseaux sociaux. Le matin, un sourire, le soir, un rendez-vous à deux mètres de distance, promis.

J’entre dans son appartement, on se regarde, on se déshabille lentement. Une douceur calculée entre chacun de ses mouvements, son corps en transe, comme figé dans le temps. Et il est beau, un mélange de sauvage et de vrai. Des bras à me prendre pour l’éternité, une peau qui caramélise l’été, des yeux sombres qui creusent le bas de mes reins.

Ensemble, comme ça, à bout de doigts, d’étreinte et de souffle, nos mains connaissent la chorégraphie apprise depuis des semaines au-delà du mur. À se saouler de nous qui jouissons, à baver d’envie et de désir, à être étourdis par les vertiges provoqués du corps de l’autre.

Plus rien d’inconnu dans nos mouvements, on se regarde dans les yeux, on se touche, on s’apprivoise à même un vrai deux mètres de distance respecté. 

Un index qui disparait entre mes jambes, un majeur aussi. Les muscles de son avant-bras qui se serrent et contractent. Il faut chaud, on se regarde, c’est là. Plus besoin de coller mon oreille au mur, plus besoin d’imaginer sa peau nue, plus besoin de penser à nous l’un sur l’autre. On jouit ensemble, en même temps, à se regarder et à se vouloir comme ce n’est pas possible. 

Une promesse, des rendez-vous tous les soirs jusqu’au déconfinement permit. Jusqu’au droit de pouvoir s’apprivoiser et s’embrasser.

En attendant, les jeux d’ombres et de lumière entre les murs et les sourires. Et les orgasmes. 

Photo Toa Heftiba

Un corps de miel d’été

Les heures sont interminables.

Dans l’attente forcée par le manque de liberté imposé, toutes les secondes qui passent se redirigent vers toi.

Constamment, dès que mon esprit est permis à l’égarement ou à des pauses d’angoisse incontrôlables, tu reviens vers moi en courant. 

Ce confinement, nécessaire à te retrouver, me fait nager entre les souvenirs et les mémoires de mon corps couché contre le tien. Je regrette tous ces moments où je n’ai pas tenu ta main plus longtemps. Où je n’ai pas porté mon ouïe à se souvenir de la mélodie des battements de ton cœur. Où je ne me suis pas assez perdue dans tes yeux.

Entre les frénésies de vouloir sortir, crier, muer mon corps à quelque chose qui n’est pas captif, je retiens tout cet amour qui m’habite pour toi en rêvant aux beaux jours d’été à tes côtés.

Et quand, la nuit, mes grands esprits font la paix pour sombrer vers le sommeil, ce sont les parties sensibles de mon corps qui s’éveillent.

Mes envies, mes désirs, mes passions. Les fantasmes nocturnes qui envahissent l’étendue de mon ventre contre des vagues en ondes se multiplient à l’infini. Ma peau devient mer et courants d’eau ravageurs, comme ceux qui raflent les icebergs et les plaquettes glacées du Nord de mon cœur.

Je fonds, je divague, je disparais. Comme mes doigts entre mes jambes, comme les secrets que je tente de retenir de me brûler vivante, comme ces mots que je t’ai déjà murmurés aux oreilles quand les beaux jours existaient encore. 

Mon corps fond et creuse le centre de mon matelas ; je deviens draps et édredon tant je m’abandonne. Une fleur qui s’ouvre, le pollen des pétales qui tachent mes doigts, la sève qui coule lentement contre la peau intérieure de mes cuisses. Des ailes me poussent contre les flancs, j’ai des frissons qui parcourent tout mon petit corps : je m’envole.

Petite abeille devient reine des apoïdes. Vengeresse quittant la ruche pour retrouver son nid. Son nid à l’autre bout du monde qui l’attend, qui attend, qui reste là à espérer le soleil et un nectar porteur de réconfort. Du miel collant contre les doigts, des soirées à boire aux lèvres des alvéoles, des pattes qui se frottent pour s’appeler.  

Comme le temps n’est pas mon allié, je fais de mes mots un compagnon pour oublier que la distance est difficile. Et que même les yeux fermés, je suis capable de te retrouver. 

On passera le printemps enfermé, mais on passera l’été à s’aimer.

Photo Vivek Doshi

Les folies des beaux jours

Mon amour,

Si je t’écris aujourd’hui, c’est parce que j’achève de patienter de te parler. Du temps à la distance, mon cœur bat un peu trop fort et de loin.

Je ne sais pas si j’ai toujours les bons mots pour m’exprimer, tant je les ai pleurés à penser à toi.

On pourrait prendre le temps de jouer à la chronologie de nous deux, à se rappeler quand et comment on est tombés si fort en amour l’un pour l’autre. 

J’hésite entre la tendresse de tes yeux et la souplesse de tes mains. Il y a toujours eu quelque chose de magique et de doux entre le mélange de tes prunelles à tes doigts. Comme un ballet, une danse infinie entre le tempo de ta peau et le sauvage de ton regard.

Obsession. Désir. Fantasme.  

Je me souviens de la première nuit d’amour, nécessaire aux battements de mon cœur, comme les artères qui pompent le sang de mon bassin à mon cerveau. Tomber de haut, comme un oiseau qui fend ses ailes frêles en coupant trop carré le coin d’un bâtiment. Je n’ai rien vu.

Aveuglée par tes mots et les vagues formées parmi les draps de ton lit, j’ai nagé les yeux fermés. Je me suis noyée. Les folies des beaux jours. Perdue entre deux ou trois de tes baisers, à ramer à contresens pour te retrouver.

Ton corps. Comme un phare en plein centre des brumes qui placardent les espaces vides de ma vie. Les bateaux qui passent, leurs chants misérables qui fracassent le silence des mers. Noyade.

Je suis triste. Je m’ennuie.

C’est difficile les matins sans tes bras autour de mon corps. J’imprime lentement les souvenirs de tes odeurs laissées chez moi. Reviens. Je ne sais plus comment me lever, comment sortir du lit, comment avancer. 

J’essaie de te faire l’amour de loin. Quand je jouis à l’infini, quand je pianote mes sentiments sur mon sexe, quand mes orgasmes atteignent le ciel et la terre, je pense à toi. Je vis en toi. Visualiser ton corps dans le mien allume toutes les passions qui m’habitent. 

Mais tu n’es pas là. Je cherche. Les deux bras plongés dans la houle de ta peau, je colle les algues vagabondes à mon ventre qui explose. Mirage. Aquaculture. Littoral. J’explore les limites et je ne trouve pas l’entre-deux. Myope du cœur. 

Sensation du vide. Tout le temps. Quand tu es à l’autre bout du monde. 

On se lasse et on se prélasse via les centaines de kilomètres. Te perdre. Pourquoi ? Non. Jamais.

Mon amour, si je t’écris aujourd’hui, c’est parce que je sais que je t’aime. Et que toi aussi. Je sais aussi que les folies des beaux jours sont les préludes aux nouveaux matins avec toi.

Je sais que t’aimer, c’est de ne plus jamais fermer les yeux la nuit. Et foncer vers l’inconnu, mon corps fondu au tien. Pour toujours. 

Photo Andrew Charney