Maxime et Juliette

Le temps est gris, il pleut encore même si c’est déjà l’hiver. Je porte mes bottes de pluie et je grogne contre la gadoue qui colle sous mes talons. Je marche vite, car je suis pressée ; j’ai une entrevue aujourd’hui. Je crois que je vais être en retard, je suis en sueur et j’ai l’impression que mon maquillage est gâché. Je me frotte les mains pour me réchauffer et je fume une dernière cigarette avec une gorgée de café tout juste avant d’entrer dans la librairie pour laquelle j’ai appliqué. J’entre et je sens l’odeur des vieux livres. Je m’imprègne des notes de cognac, de cigare, de soirées de barbecue en famille, je retrouve des sourires, des larmes et des peines, je sens des odeurs sensuelles, des touches féminines et des parfums plus corsés. Qu’il est bon de se retrouver dans un endroit que l’on ne connaît pas, mais qui semble toujours nous avoir appartenu pourtant. J’enlève ma tuque et me frotte la nuque, je suis détrempée. Je secoue mon manteau pour laisser tomber un mélange de neige et de pluie et je laisse échapper un « bonjour » rauque. Je me sens comme une gargouille et je me trouve complètement ridicule. Je cherche rapidement autour de moi pour trouver à qui j’ai parlé trois jours plus tôt. Il y a des rangées à l’infini, comme un labyrinthe sans fin, mais j’ai le sentiment d’aisance assez rapidement. Au fond du magasin, je vois une petite dame fin quarantaine qui ressemble étrangement à Cruella dans les 101 dalmatiens. Je suis plutôt amusée, mais étouffant un rire timide, je m’approche confiante au même moment où elle se retourne. Je me présente et l’entrevue se déroule terriblement bien. Tellement bien qu’elle me demande si je suis libre dès le lendemain. Excitée, je dis que oui et la prends dans mes bras comme si c’était déjà Noël. Je quitte le sourire aux lèvres, pétillante et soulagée ; enfin un emploi qui va m’aider à m’épanouir pleinement ! Au petit matin, je me lève du bon pied. Je me prépare comme si j’allais dans un bal, je suis prête à impressionner n’importe qui et à vendre tous les recueils de poésie en une seule journée. Je prends le métro et mon nouveau travail sera à cinq stations de chez moi que c’est parfait ! Il fait beau et plus chaud aujourd’hui ; je suis rayonnante comme le soleil et plus que confiante. Mon quart de travail se déroule plutôt bien. Ma nouvelle patronne qui se nomme Ursula ; comme pour la rendre encore un peu plus ridicule, me dis qu’étant donné que nous sommes dans le temps des fêtes, je vais travailler dans l’arrière-boutique à placer des bouquins. Une des employées qui est là depuis plus de quatre ans va me montrer le fonctionnement du magasin pour les inventaires. Plutôt déçue de ne pas pouvoir partager mes connaissances littéraires avec les clients, je dus bien évidemment accepter, me taire et sourire. Mon excellent service à la clientèle sera donc mis à l’épreuve une autre journée, tant pis !

L’arrière-boutique est tellement peu spacieuse que j’ai de la misère à circuler sans accrocher quelque chose au passage. Je débute donc par faire un peu de ménage et à classer les livres par auteur. Je suis en train de tout ramasser depuis plus d’une heure que la porte s’ouvre et j’échappe le même « Bonjour » rauque et stupide de la veille. Des pas se rapprochent de moi et je vois une tête derrière la pile de livres à ma gauche. « Salut, moi c’est Maxime. » Mon souffle coupe, je suis complètement déstabilisée et j’échappe les trois Shakespeare que j’ai dans les mains. Maxime rit et se penche pour ramasser mon dégât et me dit que les livres sont précieux et qu’il ne faut pas les échapper sans raison. Je souris bêtement et la regarde pendant qu’elle enlève son manteau et dépose son café. Androgyne jusqu’au bout des ongles, elle porte quand même des vêtements assez ajustés pour que je puisse entrevoir ses courbes délicates et féminines. Elle se retourne le sourire en coin et je vois tout de suite dans son regard qu’elle sait que je la fixe. Je passe tout mon quart de travail avec Maxime, elle m’explique le fonctionnement de la librairie, les pauses, les ventes, les jours fériés, les demandes de congés… Mais je n’écoute absolument rien et hypnotisée par sa bouche, ses yeux et sa voix ; je me sens terriblement ivre en sa présence. Comme une sensation de vertige infinie, je suis tellement nerveuse que j’ai le cœur sur le bord des lèvres toute la journée. Six heures après je sors de la librairie et je cours jusqu’au métro. Qu’est-ce qui se passe avec moi ? J’ai perdu la tête, je ne me reconnais pas… J’arrive chez moi et trop épuisée je tombe comme une brique sur mon lit et je dors instantanément. Le cadran sur mon cellulaire me réveille du profond sommeil dans lequel je suis sombré la veille et m’oblige à faire face à ma journée ; je reçois la commande avec Maxime dans l’arrière-boutique aujourd’hui. J’arrive à la librairie quinze minutes à l’avance de mon quart de travail et Maxime est déjà à l’arrière en train de confirmer sa réception de produits à l’ordinateur. Elle me fait un sourire et me dit que nous allons faire la rotation des livres et aussi renvoyer certains de ceux-ci qui ne se vendent pas assez bien dans notre magasin. Nous sommes seules, car la librairie n’est pas encore ouverte alors elle met de la musique et ne se gêne pas pour monter le son. Sur des airs d’Arctic Monkeys, je la vois fredonner et bouger des fesses du coin de l’œil. Je dois passer tout près d’elle pour aller placer un livre, mais l’espace est si restreint que ma poitrine frotte à son dos. Je ferme les yeux, je sens son parfum et j’ai l’impression que tout devient alors au ralenti. Elle se retourne et me soulève sur la pile de boîtes. Elle glisse ses doigts sur mes hanches et lèche délicatement ma nuque. Je frissonne jusqu’à en rouler des yeux et je retiens péniblement mon souffle. Elle enfonce sa langue dans ma bouche, retient ma tête molle avec une de ses mains et me mord les lèvres. Comme la veille, je ressens le même sentiment d’ivresse. Confiante et tellement sexuelle, elle me couche sur la pile de livres déballés sur le plancher. Le bout de ses doigts chatouille mon ventre et elle empoigne fermement ma poitrine timide sous mon soutien-gorge. Mes pantalons glissent parfaitement sous ses mains, elle poignarde mes fesses de ses paumes pour mieux les approcher de sa bouche. Au moment où elle pose ses lèvres sur mon sexe brûlant, je perds le contrôle de mon corps. J’ai tellement chaud et sa langue fait vibrer mon cœur et ma tête jusqu’à en oublier mon propre nom. Mon bassin bouge au même rythme qu’elle, plus elle me goûte, plus je perds les pédales. Je suis complètement enivrée et couchée devant elle, tout mon corps devient esclave sous chacun de ses battements de langue. Sur le bord de la jouissance, je me tortille et elle écarte fermement mes jambes pour me laisser venir dans sa bouche. Je m’accroche à ses cheveux et je ressens une boule de chaleur intense dans le bas de mon ventre. Je m’accroche aux bouquins autour de moi, je vais jouir étendue sur Nelligan, Saint-Denys Garneau et Miron. Je me laisse aller et lâche un cri à décoller les couvertures dorées des recueils les plus dispendieux existants. J’ouvre enfin les yeux et me retrouve assise derrière elle avec mon Roméo et Juliette dans les mains, quelque peu bredouille. Maxime est exactement à la même position qu’elle était, toujours le tapement de pied sur les Arctic Monkeys qui déchirent le système de son. Je reprends mes esprits, m’essuie le front et réalise que j’ai rêvé éveillée. Je me lève, elle se retourne souriante en chantant « ’I’m sorry to interrupt it’s just I’m constantly on the cusp of trying to kiss you… » et à ce moment même, j’ai bien peur que mes fantasmes deviennent réalité.

Photo Janko Ferlic

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